Beaujolais : au-delà du primeur, les dix crus à découvrir
Posté le 25 octobre 2026 • 9 minutes • 1847 mots
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Dans trois semaines, à minuit pile, on mettra en perce les premiers fûts sur la place de Beaujeu. Feu d’artifice, fanfare, verres levés sous la bruine de novembre : le Beaujolais nouveau 2026 sortira le jeudi 19, comme le veut la règle du troisième jeudi. Le monde entier en parlera pendant quarante-huit heures. Puis on l’oubliera jusqu’à l’année suivante. C’est un peu le drame de ce vignoble. On le connaît par sa fête, et l’on ignore presque tout de ce qu’il fait de mieux, à quelques kilomètres de là, sur les collines de granit où mûrissent les dix crus.
Le malentendu du primeur
Il faut rendre justice au Beaujolais nouveau : il a fait vivre des générations de vignerons. Un arrêté de 1951 autorise la vente des vins de l’année avant la mi-décembre ; un décret de 1985 fixe la date au troisième jeudi de novembre. Entre les deux, un négociant de Romanèche-Thorins, Georges Duboeuf, et une poignée de bistrotiers lyonnais et parisiens transforment un vin de comptoir en événement planétaire. Dans les années 1990, on boit du primeur à Tokyo, à New York, à Bangkok.
Le succès a eu un prix. Pour sortir un vin en huit semaines, on a beaucoup chaptalisé, beaucoup levuré, et le fameux goût de banane, qu’on doit à la macération carbonique et à certaines levures sélectionnées, est devenu une signature un peu caricaturale. Le mot « Beaujolais » a fini par désigner, pour beaucoup de Français, un vin léger, sucré, sans lendemain. Les vignerons des crus en ont souffert plus que les autres. Pendant longtemps, ils ont préféré écrire Morgon ou Fleurie en gros sur l’étiquette, et Beaujolais tout petit, ou pas du tout.
Le saviez-vous ? La macération carbonique consiste à mettre en cuve des grappes entières, non foulées, sous gaz carbonique. Une fermentation démarre à l’intérieur même des baies, avant que les levures ne prennent le relais. C’est elle qui donne au gamay ses parfums de fruits rouges éclatants, et parfois cette note de banane due à un ester, l’acétate d’isoamyle.
Dix noms sur une crête de granit
Les crus occupent le nord du vignoble, entre Saône-et-Loire et Rhône, sur une bande d’une vingtaine de kilomètres. Ensemble, ils couvrent environ 5 000 hectares. Un seul cépage, le gamay noir à jus blanc. Et pourtant, d’un village à l’autre, le vin change de visage, parce que le sous-sol change : granits roses qui s’effritent en sable (on dit ici le « gore »), schistes bleus, diorites, veines de manganèse. Le plus simple est de les prendre du nord au sud, comme on descend la route.
Saint-Amour ouvre le bal, seul cru planté en Saône-et-Loire. Il doit son nom à un légionnaire romain converti, mais ses ventes doivent beaucoup à la Saint-Valentin, on ne va pas se mentir. Vin tendre, floral, souvent délicieux jeune. AOC depuis 1946.
Juliénas, juste en dessous, revendique Jules César dans son nom. Rouge plus charpenté, épicé, qu’on aime avec un coq au vin. Allez boire un verre au Cellier de la Vieille Église, installé dans une ancienne église du village : les fresques bachiques sur les murs valent le détour.
Chénas, le plus petit, tire son nom des chênes qui couvraient jadis la colline. On le croise rarement en dehors de la région. Dommage, car ses meilleures cuvées vieillissent superbement.
Moulin-à-Vent n’est pas un village mais un moulin, posé sur une butte à Romanèche-Thorins et classé monument historique. Autour, des sols de granit chargés de manganèse donnent les vins les plus profonds du Beaujolais, ceux qu’on surnomme volontiers les « seigneurs » de la région. Ils se gardent quinze ans et plus. En 2024, pour le centenaire de son syndicat, l’appellation a déposé auprès de l’INAO une demande de premiers crus pour quatorze de ses lieux-dits.
Fleurie, c’est la grâce. Iris, violette, pivoine : le nom ne ment pas. Montez jusqu’à la chapelle de la Madone, qui veille sur le village depuis sa colline, et regardez les vignes dégringoler vers la Saône.
Chiroubles est le cru le plus haut perché, autour de 400 mètres. Vin vif, aérien, à boire sur le fruit. La vue depuis la Terrasse de Chiroubles, par temps clair, porte jusqu’aux Alpes.
Morgon a donné un verbe à la langue des vignerons : un vin qui « morgonne », c’est un gamay qui prend avec l’âge des arômes de kirsch et de cerise confite, presque bourguignons. Le secret tient dans la Côte du Py, une colline de schistes bleus décomposés que les anciens appellent « roche pourrie ». Les Morgon Côte du Py comptent parmi les plus grands vins du Beaujolais.
Régnié est le benjamin : reconnu en 1988, soit un demi-siècle après les autres. Souple, fruité, gourmand, c’est souvent un excellent rapport qualité-prix.
Côte de Brouilly et Brouilly, enfin, se partagent le mont Brouilly. Le premier occupe les pentes, sur une roche volcanique bleu-vert, et donne des vins tendus, minéraux. Le second l’entoure, sur six communes : c’est le plus vaste des crus, plus de 1 200 hectares, et le plus facile à aimer. Au sommet, la chapelle Notre-Dame-aux-Raisins, élevée en 1857 pour conjurer l’oïdium, accueille chaque année un pèlerinage vigneron.
La révolution des quatre
Le renouveau est venu de Villié-Morgon. Dans les années 1980, un chercheur et négociant, Jules Chauvet, prêche depuis La Chapelle-de-Guinchay pour des vins sans soufre, issus de vendanges saines et de levures indigènes. Marcel Lapierre l’écoute. Avec trois amis, Jean Foillard, Jean-Paul Thévenet et Guy Breton, il renonce aux engrais chimiques, aux levures du commerce, à la chaptalisation. L’importateur américain Kermit Lynch, qui les distribue outre-Atlantique, les baptise la « bande des quatre ».
Sur le moment, on les regarde comme des illuminés. Quarante ans plus tard, leurs bouteilles sont recherchées des cavistes de Paris à Tokyo, et le mouvement des vins naturels leur doit une bonne part de son existence. Marcel Lapierre est mort en 2010 ; ses enfants Mathieu et Camille poursuivent le travail. Si cette approche vous intrigue, notre article sur le vin biodynamique en explore une proche cousine.
Toute une génération a suivi. Des jeunes venus d’ailleurs, attirés par un foncier encore abordable, des Bourguignons qui ont traversé la frontière pour acheter des parcelles à Fleurie ou au Moulin-à-Vent. Les prix ont commencé à grimper. Pas trop, heureusement.
L’avenir n’est pas sans nuages pour autant. Le ban des vendanges 2026 a été fixé au 13 août, l’un des plus précoces de l’histoire, et la grêle, la sécheresse et les canicules ont amputé la récolte d’environ un tiers selon les premières estimations. Le Beaujolais, comme ses voisins, apprend à composer avec un climat qui s’emballe.
Que boire, où aller
Bonne nouvelle : on trouve d’excellents crus entre 12 et 25 euros. Les grandes cuvées de Morgon Côte du Py ou de Moulin-à-Vent montent à 30 ou 40 euros, rarement plus. Servez-les autour de 14 à 16 °C, pas davantage ; le gamay déteste la chaleur. Les crus légers (Chiroubles, Saint-Amour, Fleurie) se boivent dans les trois à cinq ans, les plus structurés (Morgon, Moulin-à-Vent, Juliénas) peuvent attendre une décennie.
À table, c’est le vin de la cuisine lyonnaise par excellence. Un Brouilly sur un saucisson brioché, un Fleurie avec une volaille de Bresse, un Morgon de quelques années sur une andouillette ou un pot-au-feu. Et un Chiroubles bien frais, à la sortie de la cave, avec une planche de charcuterie, un dimanche de septembre.
Pour visiter, comptez une petite heure de route depuis Lyon par l’A6, ou prenez le train jusqu’à Belleville-en-Beaujolais. Le château de la Chaize, à Odenas, abrite sous ses voûtes une cave de 108 mètres de long. Avec des enfants, on commence volontiers par le Hameau Duboeuf, à Romanèche-Thorins : c’est un peu le parc d’attractions du gamay, et les petits adorent. Après ça, pas de programme. On suit la Route des vins du Beaujolais au hasard des panneaux, on s’arrête là où une porte de cave est ouverte. Notre guide de l’œnotourisme en France donne d’autres pistes pour la région. Quant au primeur, si vous voulez le fêter pour de vrai, c’est à Beaujeu que ça se passe, aux Sarmentelles - elles ont leur place, avec quelques autres, dans notre calendrier des fêtes du vin en France .
Le meilleur moment ? L’automne, justement. Quand les feuilles du gamay virent au rouge sang et que les collines prennent des couleurs de tapisserie. On s’arrête à la Terrasse de Chiroubles, on regarde la vallée s’effacer dans la brume. Quelque part en bas, un vigneron goûte son vin à la pipette, le pouce sur le tube. Il ne pense pas au troisième jeudi de novembre. Il pense à ce que ce Morgon donnera dans dix ans.
L’essentiel
- Cépage : gamay noir à jus blanc, unique cépage rouge des crus
- Les dix crus, du nord au sud : Saint-Amour, Juliénas, Chénas, Moulin-à-Vent, Fleurie, Chiroubles, Morgon, Régnié, Côte de Brouilly, Brouilly
- Superficie : environ 5 000 hectares pour les dix crus, dont plus de 1 200 pour Brouilly
- Dates clés : premières AOC en 1936, Saint-Amour en 1946, Régnié en 1988
- Prix : de 12 à 25 € la bouteille, jusqu’à 40 € pour les grandes cuvées
- Service : entre 14 et 16 °C pour les crus, vers 12 °C pour le primeur
- Garde : de 3 à 5 ans pour les crus légers, 10 ans et plus pour Morgon et Moulin-à-Vent
- Beaujolais nouveau 2026 : jeudi 19 novembre
Questions fréquentes
Quels sont les 10 crus du Beaujolais ?
En partant du haut de la carte : Saint-Amour, Juliénas, Chénas, Moulin-à-Vent, Fleurie, Chiroubles, Morgon, Régnié, puis Côte de Brouilly et Brouilly pour finir. Que du rouge, que du gamay, et presque partout du granit sous les pieds. Neuf d’entre eux sont dans le Rhône, Saint-Amour est le seul en Saône-et-Loire. Le dernier reconnu, Régnié, l’a été en 1988.
Quel est le meilleur cru du Beaujolais ?
Il n’y a pas de hiérarchie officielle, mais deux noms reviennent sans cesse chez les cavistes : Moulin-à-Vent et Morgon, surtout quand il vient de la Côte du Py. Ce sont les plus profonds et ceux qui vieillissent le mieux. Fleurie séduit par son élégance florale, Côte de Brouilly par sa minéralité. Au fond, le nom du vigneron compte autant que celui du cru.
Pourquoi le Beaujolais nouveau sent la banane ?
Cette note vient d’un ester, l’acétate d’isoamyle, que produisent la macération carbonique et certaines levures sélectionnées, comme la 71B, longtemps utilisée pour les vins primeurs. Plus la fermentation est fraîche et rapide, plus l’arôme ressort. Beaucoup de vignerons travaillent aujourd’hui avec des levures indigènes, et leurs Beaujolais nouveaux évoquent davantage la framboise ou la cerise que le fruit tropical.
Quand a lieu le Beaujolais nouveau 2026 ?
Cette année, ce sera le jeudi 19 novembre. Toujours le troisième jeudi, c’est un décret de 1985 qui l’a voulu ainsi. À minuit, on a le droit de vendre. Mais à Lyon, croyez-nous, les bistrots n’attendent pas le jeudi pour trinquer : ça démarre le mercredi soir. À Beaujeu, les Sarmentelles célèbrent l’événement sur plusieurs jours, avec la mise en perce des fûts à minuit et un feu d’artifice.
