Radegonde
12 avril 2026

La route des vins d'Alsace : de Marlenheim à Thann

Posté le 12 avril 2026  •  7 minutes  • 1296 mots
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Un matin de mai, quelque part entre Barr et Andlau. La brume traîne encore dans les rangs de vigne, un parfum de terre retournée monte du coteau, et les façades en grès rose d’Andlau prennent cette teinte cuivrée qu’elles n’ont qu’au petit matin. Bienvenue sur la route des vins d’Alsace. Cent soixante-dix kilomètres entre Marlenheim et Thann, à flanc de Vosges - la doyenne des routes des vins françaises, tracée un 30 mai 1953 à l’initiative de l’office de tourisme d’Issenheim. Pas loin de 120 communes viticoles jalonnent ce parcours, de Strasbourg jusqu’au pied du Grand Ballon. Soixante-treize ans plus tard, la route n’a rien perdu de son pouvoir d’attraction : ceps taillés au cordeau, clochers romans, maisons à colombages - le décor tient toujours.

Sept cépages, cinquante et un terroirs d’exception

Particularité alsacienne que les amateurs de bourgogne ou de bordeaux trouvent déroutante : ici, c’est le cépage qui figure sur l’étiquette, pas le village. Sept variétés se partagent les 15 600 hectares plantés. Le riesling d’abord, sec et minéral, bâti pour traverser les décennies. Le gewurztraminer ensuite, avec ses airs de litchi, de rose fanée, de pain d’épices tiède un soir de Noël. Le pinot gris, plus trapu, presque fumé. Le muscat, qui sent le raisin frais croqué à même la treille. Le sylvaner, qu’on boit sans y penser tellement il glisse. Le pinot blanc, discret, passe-partout. Et le pinot noir, seul cépage rouge admis sous l’appellation - il a même gagné ses galons de grand cru en 2022, ce qui n’était pas acquis d’avance.

Parlons-en, des grands crus. Le décret de 2007 en recense cinquante et un, éparpillés sur 47 communes. À peine 4 % des bouteilles alsaciennes portent la mention grand cru - autant dire que chaque flacon compte. Le Schlossberg de Kaysersberg, tout en granit, donne des rieslings d’une pureté cristalline. Le Hengst de Wintzenheim, argilo-calcaire, produit des gewurztraminers opulents qui tiennent tête à un munster bien affiné. Le Rangen de Thann, le plus méridional et le plus pentu - jusqu’à 65 degrés d’inclinaison par endroits - livre des vins volcaniques, presque sauvages, d’une profondeur rare. On a un faible pour ces flacons-là.

Villages de carte postale, villages de vignerons

Le tronçon le plus célèbre se déroule entre Ribeauvillé et Colmar, mais la route réserve des surprises sur toute sa longueur. Quelques haltes qui valent qu’on coupe le moteur.

Eguisheim a raflé le titre de village préféré des Français en 2013, et on comprend vite pourquoi. Le bourg tourne sur lui-même - littéralement. Les maisons s’enroulent en colimaçon autour du vieux château comtal, là où naquit le pape Léon IX en 1002. On se perd dans des ruelles qui n’en finissent pas de tourner, entre façades ocre, jaune paille ou bleu chardon, sous des jardinières débordant de géraniums. Les vignerons du cru y travaillent le gewurztraminer grand cru Eichberg et le Pfersigberg avec un soin jaloux.

Riquewihr semble figé dans le XVIe siècle. On entre par le Dolder, tour de guet de 1291, et l’on remonte une rue pavée bordée d’oriels sculptés, de cours intérieures et de caves voûtées où dorment des foudres centenaires. Hugel, Dopff, Trimbach - les noms sur les enseignes se transmettent depuis quatre ou cinq siècles. La boutique du vigneron indépendant, dans une maison de 1606, propose des dégustations commentées sans rendez-vous.

Kaysersberg, village préféré des Français en 2017, combine un pont fortifié du XVe siècle, un château en ruine qui surplombe la vallée de la Weiss et une poignée de winstubs où le baeckeoffe mijote depuis le matin. C’est aussi la ville natale d’Albert Schweitzer - son musée, modeste et émouvant, occupe sa maison de naissance.

Et puis il y a les villages moins courus. Andlau, avec son abbatiale romane ornée d’une frise animalière sculptée vers 1080 - ours, griffons, cavaliers - et ses grands crus Kastelberg et Wiebelsberg. Mittelbergheim, minuscule, silencieux, classé parmi les Plus Beaux Villages de France, où le zotzenberg est le seul grand cru à admettre le sylvaner. Thann, terminus de la route, veille sur le Rangen depuis sa collégiale gothique Saint-Thiébaut, dont le portail occidental rivalise de finesse avec ceux de Strasbourg.

Le saviez-vous ?

Le vignoble alsacien doit sa prospérité à un accident géologique vieux de 50 millions d’années : l’effondrement du fossé rhénan. Les Vosges, surgies à l’ouest, forment un écran naturel contre les pluies atlantiques. Résultat : Colmar est l’une des villes les plus sèches de France, avec à peine 600 millimètres de précipitations annuelles. Un microclimat semi-continental idéal pour la maturation lente des raisins blancs.

Gastronomie : le vin à table, pas au comptoir

On ne traverse pas l’Alsace sans s’attabler. La cuisine locale, généreuse et sans chichis, appelle le vin comme le pain appelle le beurre. Quelques accords qui fonctionnent à tous les coups :

Pour découvrir d’autres combinaisons, notre simulateur d’accords mets-vins vous guide plat par plat.

Pratique : organiser votre escapade

Quand partir ? De mai à octobre pour les beaux jours et les fêtes des vendanges. Septembre est le mois roi : la lumière rasante embrase les feuillages, les pressoirs tournent, et les villages s’animent de cortèges folkloriques et de dégustations en plein air. Décembre séduit autrement, avec les marchés de Noël de Colmar, Kaysersberg et Strasbourg - le vin chaud aux épices et les bredele remplacent alors le riesling et le kougelhopf, mais le charme opère tout autant.

Durée idéale : Comptez quatre à cinq jours pour parcourir la route entière sans bâcler. Deux à trois jours suffisent pour le tronçon central entre Ribeauvillé et Eguisheim.

Se déplacer : La voiture reste le moyen le plus souple. Mais le vélo gagne du terrain - la véloroute du vignoble (EuroVelo 5) longe la route des vins sur une bonne partie du tracé, avec des pistes cyclables séparées et un dénivelé raisonnable. Des loueurs de vélos électriques se trouvent à Colmar, Obernai et Ribeauvillé.

Visiter les caves : La plupart des domaines ouvrent leurs portes toute l’année sans rendez-vous. Cherchez les panneaux « Accueil en Caves d’Alsace » ou « Vigneron Indépendant » - ils garantissent un accueil soigné et une dégustation commentée. Prévoyez un budget de 5 à 15 euros par dégustation chez les vignerons indépendants, souvent remboursés à l’achat.

Notre coup de cœur : Passer une nuit dans une chambre d’hôtes vigneronne, entre Eguisheim et Turckheim. Le soir, on goûte les vins du domaine avec le propriétaire ; le matin, on ouvre les volets sur les rangs de vigne qui montent vers les Vosges. C’est peut-être là que la route des vins prend tout son sens - dans cette intimité tranquille entre l’homme, la vigne et la montagne.

L’Alsace viticole ne se résume pas à une carte postale. Sous les colombages, il y a du granit, du calcaire, du grès, du loess - et des vignerons qui se lèvent tôt pour en tirer le meilleur. Les autres routes des vins françaises ont chacune leur caractère, et notre guide de l’œnotourisme peut vous aider à choisir la prochaine. Mais celle d’Alsace reste la doyenne, la matrice - celle par qui tout a commencé, un jour de mai 1953, sur une route de campagne entre Marlenheim et Thann.