Vézelay : la colline éternelle entre foi et vignoble
Posté le 23 août 2026 • 9 minutes • 1826 mots
Sommaire
On laisse la voiture en bas, forcément. Puis on remonte la rue Saint-Étienne, une ruelle en pente raide bordée de maisons de pierre blonde, de portes cochères et de linteaux sculptés que huit siècles ont arrondis. Le souffle se raccourcit. À gauche, entre deux toits, apparaît la vallée de la Cure et ses prés verts qui montent vers le Morvan. Et puis la rue s’ouvre d’un coup sur une esplanade, et la façade est là, immense, ocre, un peu de guingois. Vous y êtes : Vézelay, la colline éternelle, ce caillou de Bourgogne d’où l’Occident médiéval est parti plusieurs fois changer le monde.
Ils sont un million chaque année à faire cette montée. Pèlerins qui partent vers Compostelle, amateurs d’art roman venus pour les chapiteaux, promeneurs du dimanche, familles en vacances. Ce qui frappe, c’est qu’aucun ne monte tout à fait de la même manière, et qu’aucun ne redescend indifférent.
Une colline née d’un vol de reliques
L’affaire commence au IXe siècle, quand le comte Girart de Roussillon fonde en fond de vallée un monastère qui sera bientôt transféré sur la hauteur, à l’abri des raids normands. Rien ne prédisposait ce bourg perché à devenir l’un des sanctuaires majeurs de la chrétienté. Rien, sauf une histoire de reliques.
Puis les moines annoncent, au XIe siècle, qu’ils gardent chez eux les ossements de Marie-Madeleine. Rien de moins. L’amie du Christ, la pécheresse pardonnée, celle qui trouva le tombeau vide au matin de Pâques. Un moine les aurait rapportées de Provence, dit la légende, dans des conditions que personne n’a jamais tirées au clair. La papauté valide la relique en 1058 et tout part en flèche : les foules arrivent, l’or avec elles. On agrandit, on démolit, on rebâtit plus grand encore.
L’ascension a son revers. Le 21 juillet 1120, veille de la fête de la Madeleine, un incendie ravage l’église bondée de pèlerins ; les chroniques parlent de plus de mille morts. Les moines rebâtissent aussitôt, plus grand, plus haut. La nef que vous parcourez aujourd’hui date de ce chantier, mené entre 1120 et 1140 par des tailleurs de pierre bourguignons dont on ignore jusqu’au nom.
Là où l’Occident partait en croisade
31 mars 1146. Sur le flanc nord de la colline, dans un pré, un cistercien décharné harangue une foule que nulle église du royaume n’aurait pu contenir. Bernard de Clairvaux prêche la deuxième croisade ; devant lui, Louis VII, sa reine Aliénor d’Aquitaine, et des barons par centaines. Les croix de tissu préparées pour la cérémonie manquèrent, raconte-t-on, si bien que Bernard aurait déchiré son propre habit pour en tailler d’autres. Quarante-quatre ans après, Philippe Auguste et Richard Cœur de Lion se donnent rendez-vous au même endroit avant de filer vers la Terre sainte. Deux rois, deux armées, un caillou de l’Yonne.
La chute sera aussi brutale que l’ascension. 1279 : les moines de Saint-Maximin-la-Sainte-Baume, en Provence, exhument à leur tour un tombeau qu’ils disent être celui de Marie-Madeleine, et le pape leur donne raison. Fin de l’exclusivité vézelienne. Plus de reliques uniques, plus de pèlerins, plus d’argent. Les guerres de Religion finissent la besogne - en 1569, les huguenots saccagent l’abbatiale et dispersent ce qui restait des ossements. La Révolution brade les bâtiments conventuels, la toiture s’ouvre au ciel, les voûtes se lézardent. Quand Prosper Mérimée, inspecteur des Monuments historiques, grimpe là-haut en 1834, il découvre une carcasse prête à s’effondrer sur les fidèles.
Le sauvetage échoit à un architecte de vingt-six ans qui n’a encore rien mené de sérieux : Eugène Viollet-le-Duc. Il y passera vingt ans, de 1840 à 1859. On lui reproche encore quelques inventions un peu libres, des chapiteaux refaits à sa manière, une façade recomposée. Soit. Sans lui, il ne resterait de Vézelay qu’un tas de pierres dans un pré à moutons. Le titre de basilique arrive en 1920 ; l’UNESCO inscrit la colline et son sanctuaire au patrimoine mondial en 1979.
Le chemin de lumière
Poussez la porte du narthex, ce vaste vestibule où l’on attendait autrefois d’être jugé digne d’entrer. Levez les yeux vers le grand tympan central. Un Christ démesuré, les bras écartés, des rayons jaillissant de ses mains vers les apôtres, et tout autour une farandole de peuples du bout du monde : hommes à tête de chien, géants aux oreilles immenses, pygmées grimpant à cheval avec une échelle. C’est la Pentecôte et l’envoi en mission, sculptés vers 1130 avec une énergie qui n’a rien perdu de sa violence. On reste là bêtement, la nuque tordue, à chercher les détails.
Entrez dans la nef. Le choc est d’un autre ordre. La pierre alterne le blanc et l’ocre en claveaux bicolores au-dessus des grandes arcades, les voûtes d’arêtes s’élèvent à dix-huit mètres, et une lumière blonde tombe des fenêtres hautes sans jamais éblouir. Une centaine de chapiteaux sculptés racontent, à hauteur de regard, un monde entier : le moulin mystique où Moïse verse le grain que saint Paul recueille en farine, le meurtre d’Abel, un diable qui pend, des feuillages fous. Prenez le temps. Une paire de jumelles rend ici de vrais services.
Le saviez-vous ? Autour du solstice d’été, vers midi, les taches de lumière projetées par les fenêtres hautes du sud viennent se poser exactement au centre de l’allée de la nef, formant un chemin lumineux jusqu’au chœur. Les bâtisseurs du XIIe siècle avaient calculé leur affaire. Le phénomène se produit une quinzaine de jours autour du 21 juin, et l’office religieux du dimanche n’en devient que plus saisissant.
Ce sont les Fraternités monastiques de Jérusalem qui veillent sur tout cela depuis l’automne 1993. Frères et sœurs descendent chanter l’office trois fois par jour, en polyphonie, dans un répertoire qui pioche aussi bien du côté byzantin que grégorien. Croyant ou pas, allez aux vêpres en fin d’après-midi. La nef romane se charge du reste, et elle s’y entend.
Le vignoble ressuscité de la colline
Les moines de Vézelay plantaient de la vigne, comme partout en Bourgogne, et le vin de la colline s’exportait jusqu’à Paris par la Cure et l’Yonne. Le phylloxéra, à la fin du XIXe siècle, a tout rayé. Pendant près de quatre-vingts ans, les coteaux sont restés en friche ou en pâture.
Tout redémarre dans les années 1970, sous l’impulsion d’une poignée d’entêtés qui replantent les meilleures pentes sans trop savoir où ils vont. Il aura fallu quarante ans pour que la profession soit payée de sa patience : en 2017, Vézelay décroche enfin son appellation village, et cesse d’être un simple complément géographique accroché au mot Bourgogne. Le vignoble n’en reste pas moins microscopique. Quatre-vingt-dix hectares environ, éparpillés sur Vézelay, Asquins, Saint-Père et Tharoiseau ; une vingtaine de vignerons ; deux à trois mille hectolitres les années clémentes. Une goutte d’eau, à l’échelle de la Bourgogne.
Ici, on ne fait que du blanc, et rien que du chardonnay. Sur ces marnes et ces calcaires du Jurassique, à trois cents mètres d’altitude, il n’a plus grand-chose à voir avec les chardonnays gras et beurrés de la Côte. Nez d’agrumes, de fleur d’acacia, parfois un rien de silex. Bouche droite, nerveuse, avec cette salinité finale qui vous fait resservir un verre avant même d’y avoir pensé. Un amateur de Chablis se sentira en pays connu, en un peu plus alpin. On trouve de très jolies bouteilles entre 12 et 20 euros chez le vigneron : en Bourgogne, ce genre de prix devient rare. Cherchez aussi le melon de Bourgogne, cépage ancestral que quelques vignerons de la colline continuent de cultiver en confidentiel - le même que celui du Muscadet nantais , revenu à son point de départ.
Pour goûter, trois adresses complémentaires. Le domaine Camu, au pied même de la basilique, cultive quatorze hectares en chardonnay, pinot noir et melon, et ouvre son caveau du lundi au vendredi d’avril à fin août. Le domaine de la Croix Montjoie, sur un coteau de Tharoiseau, propose des visites commentées de la cuverie et des caves souterraines suivies d’une dégustation, terrasse avec vue en prime. Enfin, les Vignerons de la Colline Éternelle, à Saint-Père, réunissent sept producteurs sur une vingtaine d’hectares et reçoivent sur réservation dans leur cave coopérative. Notre guide de l’œnotourisme en France replace ce petit vignoble dans l’ensemble bourguignon, et notre circuit sur la route des Grands Crus vous emmènera plus au sud si vous voulez prolonger.
Pratique : monter à Vézelay
Entrée libre et gratuite à la basilique, tous les jours, de 8 heures à 20 heures. Attention le dimanche matin : la visite touristique s’arrête entre 10h30 et 12h30, la messe passe avant. Pour les visites guidées, comptez une heure et 8 euros, à 14h30 - le dimanche seulement d’avril à fin juin, puis tous les jours en juillet-août. L’été, réservez en ligne : les groupes raflent les créneaux.
Vézelay se trouve à quinze kilomètres d’Avallon, cinquante d’Auxerre. En train, descendez à Sermizelles-Vézelay, à dix kilomètres, avec navette ou taxi. En voiture, sortez de l’A6 à Avallon. Les parkings se répartissent au pied du village, la montée à pied prend un bon quart d’heure et se mérite par temps chaud.
Ne repartez pas sans être descendu à Saint-Père, deux kilomètres en contrebas, pour son église Notre-Dame et sa façade gothique d’une finesse rare. C’est aussi là que dort L’Espérance, la maison mythique de Marc Meneau, longtemps trois étoiles au Michelin puis laissée à l’abandon ; rachetée par Maryline Martin, cofondatrice du chantier médiéval de Guédelon, elle doit rouvrir fin 2026 ou début 2027. Le village entier attend ce moment.
Notre coup de cœur : quitter Vézelay à pied. D’ici part la via Lemovicensis, l’une des quatre grandes routes françaises vers Saint-Jacques-de-Compostelle. Nul besoin de viser la Galice : la première étape, par Saint-Père puis Bazoches, à travers bois, chemins creux et pâtures à charolaises, vous rapproche déjà pas mal du regard qu’un pèlerin du XIIe siècle portait sur ce paysage. De bonnes chaussures, un carnet, une bouteille de Vézelay dans le sac. Ça suffit largement.
Le soir tombe sur la Cure
Restez pour la fin du jour. Quand les cars sont partis et que le village retrouve ses trois cents habitants, montez derrière le chevet, à la terrasse plantée de tilleuls qui domine la vallée. La lumière glisse sur les toits de tuiles plates, le Morvan bleuit au loin, une cloche sonne les complies. Romain Rolland a passé ici ses dernières années ; Georges Bataille y repose, au cimetière, à quelques mètres. On comprend ce qui les a retenus. Vézelay n’est pas un monument que l’on coche sur une liste : c’est une colline qui vous garde un peu plus longtemps que prévu, et à laquelle on finit toujours par revenir. Pour le tympan, pour la lumière du solstice, ou simplement pour ce chardonnay tendu que l’on boit sur une terrasse, en regardant le soir descendre sur les vignes.
Pour explorer d’autres hauts lieux monastiques, notre panorama des plus belles abbayes de France vous ouvrira quelques belles portes, à commencer par Cluny , à deux heures de route au sud.
