Les vins de Savoie : jacquère, mondeuse et altesse en altitude
Posté le 13 septembre 2026 • 7 minutes • 1389 mots
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Le soir du 24 novembre 1248, une moitié de montagne s’est détachée. Gorgé par les pluies d’automne, le flanc nord du mont Granier a glissé sur ses marnes et dévalé la vallée jusqu’à plusieurs kilomètres, emportant seize villages et hameaux. Plus de deux mille personnes ont péri. Sept siècles plus tard, on plante de la vigne sur ce chaos de blocs calcaires, et on en tire l’un des blancs les plus désaltérants de France. Il faut une certaine philosophie savoyarde pour boire, sans y penser, un vin né d’une catastrophe. Mais c’est ainsi que commence l’histoire du vignoble alpin : dans la pierre, le froid, et beaucoup d’obstination.
Un vignoble en pièces détachées
Oubliez l’image d’une mer de vignes. Ici, rien de tel. Quelques bouts de coteaux par-ci, un versant par-là : le Léman au nord, le lac du Bourget, la cluse de Chambéry, la Combe de Savoie. Mis bout à bout, ça fait à peine 2 000 hectares, grimpés le plus souvent entre 250 et 600 mètres. Les rangs regardent le sud, évidemment - en montagne, on ne gaspille pas le soleil - et s’adossent à la roche qui coupe la bise.
Sur ce total, l’appellation Vin de Savoie pèse lourd, dans les 1 750 hectares, et le blanc y domine largement (à peu près trois bouteilles sur quatre). Où ça se complique, c’est l’étiquette. Seize noms de crus ont le droit de s’y ajouter, les voici d’un souffle, comme un vigneron de Chambéry après le deuxième verre : Abymes, Apremont, Arbin, Ayze, Chautagne, Chignin, Chignin-Bergeron, Crépy, Cruet, Jongieux, Marignan, Marin, Montmélian, Ripaille, Saint-Jean-de-la-Porte, Saint-Jeoire-Prieuré. S’y ajoutent la Roussette de Savoie, Seyssel, et le Crémant de Savoie, reconnu au milieu des années 2010 et qui a vite trouvé son public.
Cette dispersion déroute un peu au début. Elle devient un jeu dès qu’on comprend que chaque cru raconte un sol, un lac ou une falaise différents.
La jacquère, fraîcheur de glacier
Elle occupe à elle seule la moitié du vignoble, et c’est elle que vous avez probablement bue au fond d’un caquelon. La jacquère donne des vins légers, souvent autour de 11 degrés, d’une limpidité presque aquatique : pomme verte, pamplemousse, fleurs blanches, et cette pointe de pierre à fusil qui fait saliver. On la dit simple. Elle l’est parfois, quand les rendements s’emballent. Mais sur les éboulis du Granier, à Apremont et aux Abymes, elle prend une tension saline que beaucoup de blancs plus prestigieux lui envieraient.
Les autres fiefs de la jacquère se trouvent à Chignin, Saint-Jeoire-Prieuré, Cruet et Jongieux, à l’ouest du lac du Bourget. Un conseil de buveur plutôt que de critique : servez-la jeune, à 8 ou 10 degrés, et ne l’attendez pas. Sa grâce tient dans l’instant.
Le saviez-vous ? Le Granier appartient au massif de la Chartreuse, celui-là même où les moines de saint Bruno ont bâti leur monastère. Ce sont des religieux, au Moyen Âge, qui ont les premiers replanté de la vigne sur les éboulis. Pour prolonger la balade du côté des cloîtres alpins, notre article sur les chartreuses et monastères du Dauphiné vous emmène sur l’autre versant.
Altesse et bergeron, l’aristocratie des blancs
Si la jacquère désaltère, l’altesse fait réfléchir. Le cépage représente à peine 10 % des surfaces, mais il gagne du terrain, et on comprend pourquoi. Vendu sous le nom de Roussette de Savoie, il livre des blancs plus denses, où l’amande fraîche, le coing, la bergamote et le miel d’acacia s’installent avec l’âge. Une bonne roussette encaisse sans broncher cinq à dix ans de cave.
Quatre crus ont le droit d’accoler leur nom à l’appellation. Marestel, à Jongieux, sur un coteau si raide qu’on le vendange presque à la corde, donne des vins fumés et floraux. Frangy, dans la vallée des Usses, en Haute-Savoie, se montre plus tendre. Monterminod, au-dessus de Saint-Alban-Leysse, près de Chambéry, et Monthoux, minuscule et très recherché, jouent la carte de la minéralité pure.
Et puis il y a le Chignin-Bergeron. Derrière ce nom de berger se cache la roussanne, cépage rhodanien acclimaté sur les pentes de Chignin. Le résultat est ample, abricoté, épicé, capable d’accompagner une volaille à la crème avec autant d’aplomb qu’un Hermitage blanc. C’est notre coup de cœur quand il s’agit de convaincre un sceptique que la Savoie ne se résume pas à la fondue.
Mondeuse et persan, les rouges qui ont du caractère
Côté rouges, la mondeuse règne sur la Combe de Savoie, et plus particulièrement à Arbin, son cru de prédilection. Robe violine profonde, nez de griotte, de violette et de poivre noir, tanins un peu rustiques dans la jeunesse qui s’arrondissent avec trois ou quatre ans de bouteille. On pense à la syrah, et ce n’est pas un hasard : les généticiens ont établi une parenté étroite entre les deux familles, la mondeuse blanche figurant parmi les parents de la syrah. Un cousinage qu’on retrouve dans le verre, en plus montagnard.
Le persan, lui, revient de loin. Au XIXe siècle, il passait pour le meilleur rouge de Savoie, avant que le phylloxéra puis l’oubli ne le fassent quasiment disparaître. Au début des années 1990, Michel Grisard, vigneron au Prieuré Saint-Christophe, à Fréterive, est allé chercher des boutures chez de vieux paysans et dans des jardins pour le multiplier. D’autres ont suivi. Aujourd’hui, une poignée de domaines en tirent des rouges serrés, acidulés, d’une grande finesse aromatique. Ils restent rares et pas toujours bon marché ; ils valent la chasse.
Dans la même veine patrimoniale, on croise encore la mondeuse blanche, le gringet d’Ayze (qui fait des bulles délicates au pied du Faucigny), la molette de Seyssel ou le chasselas de Crépy et de Ripaille, sur les rives du Léman. Le gamay et le pinot noir complètent le tableau, notamment en Chautagne.
Où goûter, que manger
La meilleure porte d’entrée reste Montmélian. Ancienne place forte des ducs de Savoie, la ville abrite le Musée de la vigne et du vin de Savoie, entièrement rénové en 2019. On y découvre le travail en coteau, les outils, l’histoire des crus, et le Centre d’ampélographie alpine Pierre Galet, qui veille sur la mémoire des cépages oubliés - Michel Grisard en assure la présidence. Comptez environ 5 euros, gratuit pour les moins de 18 ans ; le musée ouvre généralement du mardi au samedi, mieux vaut vérifier les horaires avant de partir. Pris au jeu ? D’autres adresses du même genre attendent dans notre guide des musées du vin en France .
Et si vous avez des mollets, prenez le vélo. Cent trente kilomètres à peu près, d’Aix-les-Bains jusqu’à Montmélian : d’abord le lac du Bourget sur votre gauche, ensuite la Combe, avec des haltes toutes trouvées à Apremont, Chignin puis Arbin. À Chignin, levez les yeux vers les linteaux des vieilles caves : certaines portent encore les inscriptions gravées des familles vigneronnes. Pour situer cet itinéraire parmi les grands parcours de l’Hexagone, voyez notre panorama des routes des vins en France .
À table, la logique est locale.
- Jacquère d’Apremont ou d’Abymes : fondue savoyarde, raclette, filets de féra ou de lavaret du lac, pêchés le matin même.
- Roussette de Marestel ou Chignin-Bergeron : beaufort d’alpage affiné, gratin de crozets, volaille aux morilles.
- Mondeuse d’Arbin : diots au vin blanc, polenta, gibier à plume, tomme de Savoie un peu sèche.
- Crémant de Savoie : l’apéritif, évidemment, avec quelques tranches de jambon cru de montagne.
Le millésime 2025 mérite qu’on s’y arrête. Après plusieurs années compliquées, la Savoie a récolté environ 109 000 hectolitres, en hausse de près de 18 % - une récolte que les vignerons ont décrite comme « normale », ce qui en montagne vaut compliment. Les jacquères et les altesses de cette année-là se montrent particulièrement expressives. Si vous en trouvez chez un caviste, n’hésitez pas.
Au-dessus des nuages
Le guide de l’œnotourisme en France consacre sa section Savoie aux « vins de montagne à l’air pur ». La formule est juste, mais incomplète. Il faudrait ajouter le silence d’un coteau de Jongieux en fin d’après-midi, quand le lac du Bourget vire à l’ardoise et que la Dent du Chat découpe son profil de bête couchée. Le vigneron remonte en tracteur par un chemin trop étroit. Quelque part en contrebas, on sort un verre de roussette qui sent l’amande et la pierre chaude. Et le Granier, là-bas, a l’air de ne se souvenir de rien.
