Radegonde
8 novembre 2026

Les vins doux naturels du Roussillon : Banyuls, Maury, Rivesaltes

Posté le 8 novembre 2026  •  10 minutes  • 2073 mots
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Mille bonbonnes. Peut-être un peu plus, personne ne les recompte. Au Mas Amiel, à deux pas de Maury, elles attendent dehors sur le gravier, ventrues, poussiéreuses, en rangs serrés comme des lanternes qu’on aurait oublié d’allumer. En juillet le soleil cogne dessus. En janvier c’est la tramontane qui les secoue. Et là-dedans, tranquille, un grenache muté au printemps vire doucement à l’acajou. La première fois, on reste planté devant, bouche ouverte. Le vigneron rigole. Ça fait plus de cent ans que la maison fait mûrir son vin à la belle étoile, alors les têtes ahuries des visiteurs, il en a vu d’autres.

Un médecin, un alambic et une goutte d’eau-de-vie

Si l’on en croit la tradition, le coupable s’appelle Arnau de Vilanova. Un drôle de personnage : médecin, un peu alchimiste, enseignant à Montpellier, habitué de la cour de Majorque à une époque où ces rois-là tenaient aussi Perpignan. Vers 1285, raconte-t-on, il a l’idée de verser de l’eau-de-vie dans un moût qui fermente. Les levures meurent sur le coup. Le sucre, lui, reste. Voilà le mutage. Légende ou pas, peu importe au fond : le Roussillon tient à son Arnau, et dans la moitié des caves de Rivesaltes on vous servira l’histoire avant le premier verre.

Depuis, la recette a peu bougé. Un alcool neutre à 96 %, versé à hauteur de 5 à 10 % du volume du moût, et le vin se retrouve vers 15 ou 18 degrés avec toute la douceur de son raisin, sans un gramme de sucre ajouté. Le nom de « vin doux naturel » (VDN pour les intimes) prête un peu à sourire, on vous l’accorde. Rien à voir, en tout cas, avec le vin cuit provençal, où l’on fait chauffer le moût. Rien à voir non plus avec un Sauternes, sucré par la pourriture noble.

Le saviez-vous ? Huit vins doux naturels français sur dix, à peu près, sortent des Pyrénées-Orientales. Le reste se partage entre quelques muscats languedociens, Frontignan, Lunel, Mireval, et la vallée du Rhône, où Rasteau et Beaumes-de-Venise ont leurs fidèles.

1936 : c’est l’année des premières AOC, et Banyuls, Maury, Rivesaltes sont du lot. Vingt ans plus tard vient le tour du Muscat de Rivesaltes (1956), puis du Banyuls Grand Cru en 1962. Longtemps, le département a vécu de ces bouteilles. Il y en avait sur le buffet de toutes les grands-mères de France, au zinc des bistrots, à l’heure de l’apéro du dimanche. Puis la mode a tourné. Le Roussillon a vu s’effondrer les ventes de ses vins mutés et a dû se réinventer dans les vins secs. Ce que les VDN ont perdu en volume, ils l’ont gagné en caractère. Ceux qui restent sont souvent splendides.

Banyuls : les terrasses au-dessus de la mer

Il faut monter sur les hauteurs de Banyuls-sur-Mer pour comprendre. Les vignes s’accrochent à des pentes de schiste si raides qu’on a dû les découper en terrasses, retenues par des murets de pierre sèche, sur des kilomètres. Pour que l’orage ne ravine pas tout, les anciens ont tracé dans la pente des rigoles en forme de patte d’oie, qu’on appelle en catalan les « peu de gall ». Un tracteur ? N’y pensez même pas. Les caisses de raisin descendent sur l’épaule, et chez quelques irréductibles, sur le dos d’un mulet.

Quatre villages se partagent ces coteaux, de Collioure à Cerbère en passant par Port-Vendres et Banyuls-sur-Mer, presque à toucher l’Espagne. Même vignoble, deux noms : Collioure pour le vin sec, Banyuls pour le muté. Le grenache noir domine. Deux grands styles se partagent les caves. Le rimage, d’abord (de rimatge, « l’âge du raisin » en catalan), qu’on met en bouteille jeune pour garder le fruit : cerise noire, mûre, cacao. Les vins oxydatifs, ensuite, qu’on laisse vieillir en foudres, en fûts ou en bonbonnes au soleil, et qui virent vers le pruneau, le café, la noix et ce goût étrange, un peu sauvage, qu’on appelle le rancio. Le Banyuls Grand Cru impose au moins 75 % de grenache noir et trente mois d’élevage sous bois.

La coopérative de Banyuls, longtemps connue sous le nom de Cellier des Templiers et rebaptisée Terres des Templiers, se visite gratuitement à la belle saison. Les chais sont immenses, et la collection de vieux millésimes impressionne. D’avril à septembre, un petit train touristique grimpe dans le vignoble, pour une dizaine d’euros : la meilleure façon de voir les terrasses sans s’épuiser.

Maury : le schiste noir et la vallée de l’Agly

À une heure de route vers l’intérieur des terres, le paysage change tout à fait. Maury tient dans une cuvette au pied des Corbières, gardée par la silhouette du château de Quéribus, perché sur son piton comme un nid d’aigle cathare. Le sol est noir, presque charbonneux. Ce sont des schistes du Crétacé, qui absorbent la chaleur toute la journée et la rendent la nuit. Le grenache y mûrit jusqu’à l’excès.

Les Maury ont la puissance de leur terroir. Plus sombres et plus tanniques que les Banyuls, ils prennent avec l’âge des parfums de figue sèche, de tabac et d’épices. Le Mas Amiel, déjà cité, en a fait une spécialité. Ses Maury de vingt, trente ou quarante ans d’âge dorment dans des foudres de chêne dont certains datent de la fin du XIXe siècle. On s’y est essayé lors d’un passage en automne : un vieux Maury servi avec une tranche de pain d’épice, sous le figuier de la cour, ça vous réconcilie avec beaucoup de choses.

Depuis 2011, l’appellation Maury accueille aussi des rouges secs, preuve que le village ne veut plus être prisonnier d’un seul style. Mais allez goûter les VDN à la cave des Vignerons de Maury, sur l’avenue Jean-Jaurès, qui propose des visites commentées du chai sur rendez-vous. Puis montez à Quéribus. La vue sur la plaine, jusqu’au Canigou, vaut largement les marches.

Rivesaltes : la grande famille des ambrés et des tuilés

Avant d’être un vin, Rivesaltes est une petite ville sans façons au nord de Perpignan, où est né le maréchal Joffre (sa statue vous le rappellera). Sur l’étiquette, le nom couvre bien plus large : à peu près tout le Roussillon, et même quelques communes de l’Aude. Aucune autre appellation de VDN n’est aussi grande en France. Côté raisins, grenache sous ses trois couleurs, et puis macabeu, malvoisie, un peu de muscat.

Les couleurs racontent l’élevage. L’ambré, issu de cépages blancs, vieillit au contact de l’air et prend des teintes d’or ancien, avec des notes d’abricot sec, d’orange confite et d’amande grillée. Le tuilé, son cousin rouge, évolue de la même façon vers la brique et la prune. Le grenat, à l’inverse, est protégé de l’oxygène pour garder le fruit rouge de sa jeunesse. Et quand un ambré ou un tuilé a passé au moins cinq ans en élevage, il peut revendiquer la mention « hors d’âge ». Certaines maisons gardent dans leurs chais des Rivesaltes de 1950 ou de 1960, encore vendus aujourd’hui. Ils n’ont rien perdu. Ils ont gagné.

Et puis il y a le Muscat de Rivesaltes, qui ne joue pas du tout dans la même cour. Petits grains, Alexandrie, raisins cueillis très mûrs, mutés, embouteillés presque aussitôt. Ouvrez-en un : fleur d’oranger, citron confit, un soupçon de mangue, et une fraîcheur qui surprend. Mi-novembre, les cavistes du coin sortent le Muscat de Noël, le primeur de la récolte. On y est presque.

À table, et au pied du sapin

Les vins doux naturels ont une réputation d’apéritif de grand-mère. C’est dommage, parce qu’ils sont parmi les vins les plus faciles à marier. Un Banyuls rimage ou un Maury grenat avec un fondant au chocolat noir : l’accord est classique, et il reste imbattable. Un Rivesaltes ambré sur un foie gras poêlé ou une tarte Tatin, un tuilé avec un roquefort ou un vieux comté, un Muscat de Rivesaltes bien frais avec une salade de fruits ou un sorbet citron. Les vieux rancios, eux, se suffisent à eux-mêmes. Une fin de repas, une conversation qui traîne, un verre. Pour d’autres idées de mariages, notre guide des accords mets-vins donne les grandes règles, et la façon de les tordre.

Côté température, servez le muscat entre 8 et 10 °C, les ambrés autour de 12 °C, les rimages et les Maury entre 14 et 16 °C. Les prix restent doux, si l’on ose dire : un Muscat de Rivesaltes se trouve entre 10 et 15 euros, un bon Banyuls ou un Maury entre 15 et 30 euros, et les très vieux millésimes montent à 50 ou 80 euros, parfois davantage. Une fois ouverte, une bouteille oxydative se garde plusieurs semaines. On lui en sait gré.

Et parce que Noël approche, sachez qu’un vieux Rivesaltes de l’année de naissance d’un proche fait un cadeau magnifique, qu’on trouve chez les cavistes spécialisés ou directement dans les domaines. L’idée figure en bonne place dans notre sélection de cadeaux autour du vin , avec d’autres pistes pour amateurs.

Pour préparer le voyage, notre guide de l’œnotourisme en France présente le Roussillon dans son ensemble. Perpignan est desservie par le TGV ; ensuite, il faut une voiture. Septembre et octobre restent les plus beaux mois, quand les terrasses de Banyuls virent au cuivre et que la mer garde encore la chaleur de l’été.

Le soir tombe sur Collioure. Les barques catalanes rentrent au port, le clocher de Notre-Dame-des-Anges s’allume au bout de la digue. Dans un petit bar de la vieille ville, on vous sert un Banyuls de dix ans dans un verre trop petit. Il sent la figue, le café, la pierre chaude. Arnau de Vilanova n’avait sans doute pas imaginé ça. Ou peut-être que si.

L’essentiel

Questions fréquentes

Quels sont les vins doux naturels ?

Tous ceux dont on a stoppé la fermentation avec un trait d’alcool neutre, pour garder le sucre du raisin. Le gros de la troupe vient du Roussillon : Banyuls, Maury, Rivesaltes, Muscat de Rivesaltes. Mais Frontignan a son muscat, le Rhône a Rasteau et Beaumes-de-Venise, et la Corse n’est pas en reste avec le Muscat du Cap Corse, qu’on vous conseille de goûter un jour sur place.

Quelle est la différence entre un vin doux naturel et un vin cuit ?

Le feu, tout simplement. Le vin cuit, vieille habitude provençale de Noël, naît d’un moût chauffé des heures au chaudron ; le sucre se concentre, le caramel pointe. Le VDN, lui, ne voit jamais la flamme : on lui verse de l’alcool en pleine fermentation, point. Beaucoup appellent pourtant le Banyuls « vin cuit » par habitude. C’est faux, mais on ne va pas se fâcher.

Le Banyuls est-il un vin d’apéritif ?

Oui, et des générations de Français l’ont bu ainsi, un petit verre avant le gigot. Ce serait quand même dommage de s’arrêter là. Jeune et fruité, un rimage fait des merveilles sur un gâteau au chocolat. Vieux, oxydatif, il attend plutôt la fin du repas, des noix, un bleu des Causses. Pas trop froid surtout : 14 à 16 °C lui vont bien.

Quelle est la différence entre un Rivesaltes ambré et un Rivesaltes tuilé ?

Regardez la couleur du raisin. Grenache blanc ou gris, macabeu, malvoisie : ça donne l’ambré, qui s’oxyde gentiment et sent l’abricot sec, l’écorce d’orange, la noix. Grenache noir : c’est le tuilé, même élevage à l’air, mais une robe de brique et des arômes de pruneau, de cacao, de café. Au bout de cinq ans en cave, chacun a droit à son « hors d’âge ».